Justice - Le tribunal militaire rendra son verdict jeudi prochain
Habib Younès : Abou Arz ne m’a rien demandé

Deux audiences et c’est bientôt le verdict. Le tribunal militaire présidé par le brigadier Maher Safieddine entend mener rondement les procès Hindi-Bassil et Bassil-Younès poursuivis pour tentative de déstabilisation au profit d’Israël. Hier, il a procédé à l’interrogatoire des inculpés dans la seconde affaire, et le 7 mars, après le réquisitoire et les plaidoiries, il prononcera sa sentence pour les deux dossiers. D’ici là, les inculpés, leurs avocats et les proches retiendront leur souffle. Mais déjà, le climat général est à la détente, donc à l’espoir.
Pour quelqu’un qui n’a pas le temps de lire les journaux, comme il l’a lui-même déclaré, le brigadier Maher Safieddine connaît très bien les médias. Tout au long de l’audience d’hier au cours de laquelle il a interrogé deux journalistes, Habib Younès et Antoine Bassil, il n’a cessé de montrer qu’il était au fait de toutes les subtilités du métier. Même les projets israéliens d’ouvrir une chaîne en arabe destinée aux Palestiniens ne lui échappent pas. Tout comme il s’y connaît aussi en ordinateurs, discutant longuement avec Habib Younès du sujet. Mais ce qui restera dans les esprits, lorsque ces procès seront terminés, c’est son sourire inaltérable et son goût des plaisanteries, destinés à mettre à l’aise les inculpés.
Mais en dépit de ses efforts, il ne fera pas oublier à Habib Younès les mauvais traitements qu’il a subis lors de l’interrogatoire préliminaire au ministère de la Défense, ni surtout sa terrible peine de n’avoir pas pu assister son père dans ses derniers moments. «Il était mon modèle et je n’ai pu lui faire mes adieux. Il est mort en décembre et je n’ai pu assister à son enterrement». La voix de Habib Younès se brise et un silence ému plane sur l’assistance. Le président lui donne le temps de se calmer avant de reprendre son interrogatoire, où il y a bien peu de révélations…

Un ordinateur jamais utilisé
Habib Younès est donc bel et bien membre du parti les Gardiens du Cèdre présidé par Etienne Sakr alias Abou Arz. Mais depuis 1999, il n’avait plus renouvelé sa carte. Bassil lui a bel et bien proposé de travailler pour une station de radio en 2001, la radio du Machrek, mais il ignorait que Oded Zaraï, alias Akram Zaarour, alias encore Samir Karam et peut-être Sami Jamal, était derrière le projet. Il a effectivement reçu de Bassil un ordinateur IBM pour pouvoir lui envoyer ses chroniques (qui seraient lues à la radio) par e-mail, mais il n’est jamais passé à l’acte. D’ailleurs, il comptait refuser l’offre faute de temps. Sa dernière rencontre avec Zaraï remonte à 1988, en Israël, mais il ignorait totalement que ce dernier, comme l’affirme le président, était le porte-parole de la délégation israélienne aux négociations de Washington.
Sa grande faute, du moins aux yeux de l’acte d’accusation, a été de rencontrer en avril 2001 Étienne Sakr. C’est Claudie Hajjar – qu’il connaît depuis environ sept ans – qui l’appelle pour lui dire que Abou Arz sera à Chypre pour la fête de Pâques et qu’il aimerait le voir. Habib Younès n’hésite pas et se rend pour une nuit à Chypre, le 17 avril. Claudie, Oussama Ayoub et Joseph Khoury Tok l’ont précédé. Tout ce monde se retrouve donc à Chypre autour de Sakr, de ses deux filles Pascale et Carole et des enfants de ces dernières. Selon Habib Younès, il s’agissait surtout d’une rencontre quasi familiale et Sakr a surtout parlé du livre qu’il est en train d’écrire sur la guerre du Liban. Il a aussi demandé à Younès, Tok et les autres de ne rien faire qui puisse les mettre en danger. Le président lui demande comment il se promène à Chypre avec Etienne Sakr alors que celui-ci est condamné à mort par la justice militaire et Younès répond : «C’est un grand ami. Je ne pouvais pas ne pas le rencontrer».
Bassil reprend pratiquement ses précédentes déclarations, mais confirme avoir contacté Younès pour lui proposer un travail à la radio, avec l’accord de Zaraï, «même si Younès ne s’en doutait peut-être pas». Il ajoute avoir payé 900 dollars le prix de l’ordinateur qu’il lui a donné, sur la promesse d’être remboursé par la radio.
Joseph Tok (éditeur et écrivain, proche d’Abou Arz), Antoine Saba Chalfoun(entrepreneur, ancien membre des gardiens du Cèdre) et Oussama Ayoub (photographe à Noun et proche de Claudie Hajjar) sont ensuite rapidement interrogés, mais c’est Claudie Hajjar qui marque cette audience, par sa forte personnalité, son aisance et sa spontanéité. Alors que Oussama Ayoub déclare au juge, par pudeur, qu’il est moralement son fiancé, elle rectifie avec franchise : « c’est mon ami», d’une voix claire et ferme. Avec sa longue chevelure et son arabe boîteux, elle semble totalement insolite à la barre des accusés. Au président qui lui demande pourquoi elle ne parle pas bien l’arabe, elle répond : «je parle libanais». En réponse à une question, elle précise qu’elle n’est affiliée à aucun parti, mais qu’Etienne Sakr est comme un père pour elle. Elle reconnaît avoir contacté Younès et Tok pour leur proposer de fêter Pâques avec Sakr à Chypre, entraînant Oussama avec elle. La rencontre était plutôt familiale, «car, pour Abou Arz, Younès et Tok étaient comme des fils. Il les appelait Youhanna et Boutros» (comme les apôtres). Ce qui pousse le président à demander à «Boutros» : «Vous aviez donc les clés du paradis ?», provoquant les rires de l’assistance. Sur cette note presque évangélique, l’audience se termine. Prochain rendez-vous le 7 mars, pour le réquisitoire, les plaidoiries et…le verdict. Entre-temps, le tribunal aura vérifié au ministère de l’Intérieur si le parti des Gardiens du Cèdre est dissous…