Justice - Le tribunal militaire a écouté hier les plaidoiries et rendra son verdict jeudi Habib Younès, l’homme qui aimait trop le Liban, selon Boutros Harb


On attendait le verdict, ce ne furent que les plaidoiries. Longues, parfois répétitives, mais dénonçant toujours un dossier mal ficelé au contenu pratiquement inexistant, qui fait de deux journalistes ayant été en contact avec un collègue juif, les vedettes d’un réseau d’espionnage visant à déstabiliser le Liban. Le représentant du parquet militaire Samir Sidki n’a même pas cherché à convaincre, se contentant dans son réquisitoire de reprendre les points de l’acte d’accusation. Peines maximales donc, selon lui, contre acquittement selon les avocats des inculpés. Le tribunal tranchera jeudi prochain.

Pas de témoins – un seul en fait, Walid Choucair, directeur du bureau de Beyrouth du quotidien al-Hayat, entendu à la dernière minute pour ne pas déplaire à la défense – le dossier Habib Younès-Antoine Bassil n’a pris en tout et pour tout que deux audiences, passant de l’interrogatoire des inculpés, la semaine dernière, aux plaidoiries et au réquisitoire hier. Et alors qu’on attendait le verdict, le tribunal a préféré le reporter à la semaine prochaine pour que l’avocat de Bassil (impliqué aussi dans l’affaire Hindi), Me Antoine Chmorr, ne plaide qu’une seule fois dans les deux dossiers.

L’audience commence à 9h30, mais pour une fois, le président du tribunal, le brigadier Maher Safieddine n’en est pas la vedette. À part les quelques minutes consacrées à l’audition de Choucair – qui confirme que le jour prévu pour son second voyage à Chypre pour y rencontrer Étienne Sakr, alias Abou Arz, Habib Younès était de service au journal et ne pouvait en aucun cas s’absenter – il doit se contenter d’écouter pendant plusieurs heures les plaidoiries des avocats, en essayant de ne laisser apparaître aucune émotion ou réaction.

De l’éloquence, de la pertinence et du cœur

Le premier à prendre la parole est le procureur militaire Samir Sidki. Comme il ne s’était pas beaucoup manifesté au cours des audiences précédentes, toute l’assistance attend ce qu’il va dire.

Déception, il se contente de confirmer les faits établis dans l’acte d’accusation. C’est comme si tout ce qui a été dit au cours de l’audience précédente n’avait pour lui aucune valeur. Selon lui, l’enquête préliminaire est tout à fait valable et la collaboration avec l’ennemi s’est faite de deux façons : directement par le biais d’Oded Zaraï ou Karam Zaarour et indirectement par le biais d’Étienne Sakr. Il demande donc au tribunal de condamner les inculpés à la peine maximale. Habib Younès et Antoine Bassil, mais aussi Joseph Tok, Antoine Saba Chalfoun, Oussama Ayoub pâlissent.

Claudia Hajjar, installée dans un banc par égard pour sa qualité de femme, bouillonne littéralement. Elle veut intervenir, mais les soldats la font taire.

Le procureur se rassied, il a fait son boulot, c’est au tour de la défense de prendre la relève.

Boutros Harb commence, fidèle à lui-même sur le plan de l’éloquence, de la conviction et de la pertinence. Il reprend point par point les incriminations figurant dans l’acte d’accusation et montre leur manque de consistance. Alternant les éléments humains et les articles juridiques, il maintient l’assistance en haleine, rappelant au tribunal que si le juge d’instruction accuse, son rôle à lui est de rendre justice. C’est donc vers lui que tous les regards se tournent et de lui que dépend le sort des inculpés.

Harb demande aux juges de faire une distinction entre Antoine Bassil et Habib Younès, avant de raconter l’histoire de son client, cet homme, qui selon lui, aimait trop le Liban. Il parle d’un jeune homme fou de son pays, un peu à la manière de Saïd Akl, dont il est un fervent admirateur, et qui le voyant menacé s’enrôle dans ce qui lui paraît être à l’époque la bonne voie, les Gardiens du Cèdre. En 1982, il est journaliste au quotidien al-Amal et c’est comme un collègue que le secrétaire de la rédaction Joseph Abou Khalil lui présente Karam Zaarour, dont il ne connaîtra le nom juif que bien plus tard. À cette époque, rappelle Boutros Harb, une partie des Libanais a traité positivement avec l’invasion israélienne. Habib Younès, lui, n’a fait que bien s’entendre avec un collègue. De plus, la conception de journalisme a évolué. Et, aujourd’hui, la presse libanaise publie régulièrement des articles de la presse israélienne.

Habib poursuit donc sa carrière de journaliste en travaillant pour des médias étrangers mais jamais israéliens, contrairement à ce qui est dit dans l’acte d’accusation et en 1988, Etienne Sakr lui propose un travail à la Voix du Sud. Il doit se rendre à Naqoura, mais une fois sur place, on lui dit qu’il doit aller en Israël. Il s’exécute, rencontre au passage Zaraï, mais n’obtient pas le boulot. Il est engagé au quotidien al-Hayat et cesse ses activités partisanes. Après 1990, il rencontre Abou Arz dans des circonstances sociales et parle avec lui de la situation. «Dites-moi, Monsieur le président, qui sont les deux Libanais qui ne parlent pas de politique lorsqu’ils se rencontrent ? Est-ce que les analyses personnelles sont un crime ? Il se rend ensuite à Chypre pour y rencontrer Abou Arz, mais de quel complot s’agit-il alors que le "grand chef" est entouré de sa famille et de trois vieux amis?... D’ailleurs, le parti des Gardiens du cèdre n’a jamais été dissous. Quant à la condamnation contre Étienne Sakr, elle est par défaut, et donc non définitive...». Avec aisance, mais beaucoup de cœur, Harb s’étend sur les qualités de son client, cet amoureux du Liban, malade de son pays. «Je ne partage pas certaines de ses opinions, mais les divergences ne peuvent pas être considérées comme un délit. Sinon, le Liban aura perdu son âme. Et dites-moi, je vous prie, comment les agissements de Habib Younès ont pu mettre en danger les relations libano-syriennes, puisque le président syrien a honoré le Liban de sa visite et de nouveaux accords ont été conclus... Messieurs, le Liban et tous les journalistes attendent votre verdict. Sans compter cette famille qui ne vit plus et cet homme qui n’a pas pu faire le deuil de son père...».

Un écrivain, un photographe pour un réseau d’espionnage Habib essuie quelques larmes et regarde sa femme assise avec les journalistes. Les inculpés se sentent soudain moins abandonnés et le président lève l’audience pour une courte pause. Habib est ensuite défendu par deux autres avocats Me Riad Mattar et Me Imad Younès qui tout en essayant d’éviter les répétitions soulèvent pratiquement les mêmes points et rappellent les illégalités de l’enquête préliminaire.

Me Sassine Sassine défend Oussama Ayoub, Joseph Tok et Claudia Hajjar, l’un est un photographe entraîné par amour dans l’aventure, l’autre un écrivain et un éditeur connu et la troisième, une femme aussi chaleureuse que transparente, arborant fièrement le sigle des Gardiens du cèdre en pendentif. Amie d’Étienne Sakr et voisine de ses filles, elle est loin de toute politique. Le réseau est décidément peu crédible. Mais le plus drôle est encore à venir, avec le crime imputé à Antoine Saba Chalfoun, défendu par Me Antoine Kozah. Chalfoun n’est pas, selon Habib Younès, celui qui l’a raccompagné d’Israël au Sud. Mais même si cela avait été le cas, l’affaire remontant à 1985, elle bénéficie ouvertement de la prescription... Comment un tel dossier a-t-il pu atterrir au tribunal ? C’est là l’un des nombreux mystères de cette affaire qui n’attend plus que le dernier épisode, un happy end de préférence.

Scarlett HADDAD